TEMOIGNAGES
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Daniel Létourneau
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Repentigny, 1er septembre 1998 Madame Catherine
Elie, Rédactrice en chef Mesdames, La présente fait suite à léditorial et à larticle parus dans votre revue sur le Ritalin[1]. Jai 48 ans et je suis le père dun enfant de 8½ ans atteint du trouble du déficit de lattention (TDA/H)[2] ; jai moi-même été diagnostiqué, en février 1997, comme atteint dun TDA/H, et jaimerais vous donner un point de vue peut-être différent de ce quon peut être habitué dentendre. Une compréhension du trouble du déficit de lattention qui consisterait à croire que le TDA/H se résume au fait que lenfant naurait jamais appris à se maîtriser parce que ses parents seraient trop débordés ou indulgents me paraît bien superficielle, mais malheureusement bien près de la croyance populaire. En effet, comme parents denfants atteints dun TDA/H, que de fois na-t-on pas entendu quelquun dire : «Ah ! Si cétait mon fils, cela ne se passerait pas comme ça», ou encore : «Si ses parents faisaient preuve de plus de discipline, cet enfant ne ferait pas cela». Un expert américain du TDA/H, Dr Edward M. Hallowell[3], donne comme exemple de leffet du Ritalin, pour lenfant qui en a besoin, celui des lunettes pour la personne qui souffre de presbytie ou de myopie. La volonté de voir ne pourra jamais lui permettre de bien voir si elle ne porte pas ses verres correcteurs. Il en est de même pour lenfant qui a besoin du Ritalin. Le TDA/H est avant tout un trouble neurobiologique qui na rien à voir avec la volonté pure. Sans contester quil puisse y avoir des cas dabus dans lusage du Ritalin[4], et sans être un expert du problème du TDA/H, je me permets tout de même davancer quelques hypothèses sur un recours croissant au Ritalin :
Comme on semble avoir voulu provoquer les gens et inquiéter les parents denfants ayant un TDA/H quand, dans le même alinéa, on parle de « speed », de cocaïne et de morphine! Devrait-on refuser lamélioration de la qualité de vie de lenfant ayant un TDA/H et de sa famille, sous prétexte quun abus pourrait mener au pire? Ma réponse est non. À mon avis, le Ritalin ne fait pas quaméliorer essentiellement les dispositions de base à lapprentissage. Et sil ne faisait que cela, ce serait déjà beaucoup. Ainsi, je pense que madame Tremblay aurait certainement pu parler du cas denfants pour qui le Ritalin, et les autres thérapies complémentaires, ont eu un effet extrêmement bénéfique. Il aurait aussi été utile quelle rapporte les propos de parents denfants atteints dun T.D.A, avec ou sans hyperactivité, et pour qui le recours à la médication et aux autres thérapies leur permet de retrouver une vie familiale plus harmonieuse et de voir grandir leurs enfants « en beauté et en sagesse ». En effet, les effets bénéfiques dun traitement adéquat du TDA/H ne se font pas sentir que chez lenfant ; un tel traitement, qui devrait inclure différentes thérapies complémentaires, profite à toute la cellule familiale, aux ami(e)s de lenfant et autres enfants de sa classe. De plus, il ne faut pas, à mon avis, confondre le TDA/H avec le trouble des conduites[5] ou le trouble oppositionnel avec provocation[6], quoi que, dans le cas de notre fils, la prise de Ritalin par celui-ci a aussi eu un effet bénéfique significatif sur sa tendance marquée à lopposition/confrontation. Jaimerais plus particulièrement vous parler, ici, de notre vécu comme parents dun enfant atteint dun TDA/H. Notre fils avait cinq ans lorsque la monitrice de sa classe de pré-maternelle nous a dit croire quil pourrait être à propos que nous consultions afin de savoir sil nétait pas atteint dun TDA/H. Dans un premier temps, une psychologue du C.L.S.C. local a travaillé avec nous et notre fils. Puis, comme elle narrivait pas à une conclusion claire quant à un possible TDA/H, nous avons consulté auprès dune clinique de pédopsychiatrie où notre fils a été suivi pendant plus dun an, presque à chaque semaine, par un pédopsychiatre, pendant que nous, ses parents, avons rencontré, pendant trois ans, presque à chaque mois, une travailleuse sociale qui nous a aidés à mieux comprendre notre fils et ce quil vit. De plus, selon le pédiatre de notre fils qui le suit depuis cinq ans, il était clair que notre fils allait être aidé par la prise de Ritalin quil prend depuis trois ans maintenant. Et il ne sest pas trompé. À nouveau, au printemps 1998, notre fils a été réévalué par léquipe de la Clinique des troubles de lattention de lHôpital Rivière-des-Prairies. Il doit, à lautomne prochain, entreprendre une thérapie visant à laider à mieux contrôler son impulsivité, à utiliser un processus adapté de résolution de problèmes et à être davantage attentif. Nous pensions, en effet, quil était arrivé à un âge où il fallait lui donner certains outils, lui enseigner certaines méthodes dauto-observation et dauto-contrôle quil lui appartiendra de sapproprier. Nous pensons quil doit se responsabiliser, mais uniquement dans la mesure qui est celle dun enfant de 8½ ans. Lorsque notre fils a commencé à prendre du Ritalin, il était en maternelle. Il nen prenait alors que deux doses de quatre heures chacune, soit de 08h00 à 12h00 et de 12h00 à 16h00, du lundi au vendredi. Il était alors comme un enfant à deux vitesses : une, normale, du lundi au vendredi, de 08h00 à 16h00, et une autre, élevée, après 16h00 ainsi que la fin de semaine où, par exemple, il narrivait, quavec la plus grande difficulté, à compléter son cours de natation du samedi, soit parce quil nétait tout simplement pas là, inattentif, soit encore parce quil était en retrait, étant trop dérangeant pour le groupe. Avant quil ne commence à prendre du Ritalin, à lautomne 1995, notre fils, trois jours après le début de lannée scolaire, était « barré » dans lautobus scolaire, sétait déjà retrouvé au bureau de la directrice de lécole et avait « brûlé » trois gardiennes en un mois. Il est remarquable que, sur une période de trois ans, les deux autres fois où notre fils sest retrouvé au bureau de la directrice furent lors doublis de lui administrer sa médication. La première fois, nous navons réalisé cet oubli que quatre jours plus tard; cependant, nous nous sommes alors très bien rappelés quelle journée cela avait été. La deuxième fois, son professeur sest rendu compte quil navait pas eu sa médication du matin en constatant comment il était, comme à lhabitude, plus calme et plus attentif en après-midi, après avoir reçu sa médication au dîner. Dès que notre fils eût débuté en 1ère année, soit à partir du moment où il a eu des devoirs et de létude à faire, ce fut lenfer, les soirées de semaine se transformant en cauchemars. En effet, notre fils était absolument incapable de se concentrer suffisamment pour faire ses devoirs et leçons qui pouvaient prendre jusquà une heure et demie, deux heures chaque soir, alors que les autres enfants ne prenaient quenviron 45 minutes et ce, sans compter les crises de nerfs ou de larmes de notre fils et des parents parce que nous ne comprenions pas encore alors que son attitude nétait pas due à de la mauvaise volonté de sa part, mais bien à une incapacité physique de se concentrer. Si notre fils réussit très bien à lécole, cest fort probablement grâce au Ritalin qui laide à mieux se concentrer, ce qui lui permet de travailler aussi fort quil le fait. Depuis son début en 1ère année, notre fils prend du Ritalin pour être « couvert » 12 heures/jour, sept jours/semaine, et profiter ainsi dune vie où ses relations interpersonnelles, en dehors de lécole, sont beaucoup plus harmonieuses. Avant de prendre du Ritalin, notre fils, à cause de son impulsivité, était, à toutes fins pratiques, incapable de jouer avec des amis et souffrait énormément de cette solitude. Et je peux vous dire quen ce qui concerne son développement physique, il se situe au 75e percentile. Même si je ne suis pas un spécialiste du problème du TDA/H et que je ne dispose pas de données à ce sujet, je peux être daccord que, dans certains cas, il peut y avoir eu, et y avoir encore, abus dans lusage du Ritalin, sans compter que le recours au Ritalin nest quun « outil » parmi dautres, avec les autres thérapies complémentaires, dans le traitement du TDA/H. Par contre, je crois quil faut aussi se demander ce que serait la vie des enfants à qui le Ritalin aurait été bénéfique, mais quon leur a refusé pour toutes sortes de raisons, dont la peur des effets secondaires, effets secondaires qui ne sont pas mis en perspective avec les effets bénéfiques du Ritalin. Dans un article récent publié dans la revue Québec Science[7], lauteure, madame Anne-Marie Simard, disait navoir pu sempêcher déprouver un malaise lorsque elle aurait observé un enfant sous médication[8]. Cela ne doit pas faire oublier ces milliers dautres enfants ostracisés, mal-aimés, marginalisés, avec une estime de soi à zéro parce que, sans le Ritalin, il leur est impossible dêtre suffisamment attentif à lécole pour pouvoir apprendre, suivre les consignes, que ce soit à la maison, à lécole ou lors dactivités organisées, et réfléchir le moindrement avant dagir ou de parler, comme leur entourage le souhaiterait. Pour ce qui est des effets secondaires possibles[9] chez les enfants pour qui le Ritalin est nécessaire, doit-on, par analogie, refuser un « pace maker » ou un pontage cardiaque aux personnes souffrant de maladies cardiaques, sous prétexte quil y a certains risques inhérents à toute intervention chirurgicale? Doit-on les laisser mourir à cause de ces risques? Je ne le crois pas. Il ne faut pas confondre ce que madame Élie appelle le débordement ou lindulgence des parents avec lusure de ces parents denfants atteints dun TDA/H et qui ne bénéficient pas, en raison de leur inexistence à peu près totale, des ressources leur permettant de prendre un peu de répit, ne serait-ce quune ou deux fins de semaine par année. En effet, il ne faut pas se leurrer; à peu près personne ne soffre pour recevoir cet enfant tornade qui risque de tout briser, qui peut se blesser ou blesser quelquun à cause de ses étourderies et qui peut facilement dire tout ce qui lui passe par la tête. Et je ne parle pas des ami(e)s des parents qui disparaissent à cause du comportement de cet enfant atteint du TDA/H. Il faut savoir que ces parents denfants atteints dun TDA/H non traité nentendent que des critiques négatives sur leur enfant et en viennent, eux-mêmes, et bien malgré eux, à oublier les forces et les qualités de leur propre enfant en raison de tous ces commentaires négatifs provenant de lécole, de la parenté, des amis, etc. Cest pourquoi il est essentiel que la thérapie du TDA/H englobe toute la cellule familiale, et que les parents soient bien informés de ce quest le TDA/H, et soient formés pour mieux vivre le TDA/H de leur enfant, tout en laidant lui aussi. Évidemment, je ne peux quêtre daccord avec le fait quavant de prescrire le Ritalin à un enfant, il soit nécessaire quil soit bien évalué. Par ailleurs, je ne crois pas quun enfant atteint dun TDA/H est un enfant anormal, mais cest très certainement un enfant différent des autres. Je parlerais même de handicap[10], mais non visible, à la différence dun enfant handicapé physiquement. Et, dans ce sens-là, je ne peux que féliciter la Clinique des troubles de lattention de lHôpital Rivière-des-Prairies, plus particulièrement docteur Claude Jolicoeur[11] et madame Christiane Gravel, pour la formation de dix rencontres que cette clinique donne à lintention des parents denfants ayant un TDA/H. Avec le système de récompenses/conséquences enseigné lors de cette formation, nous avons redécouvert les grandes forces et qualités de notre fils qui, lui, par effet conséquent, a, de façon très significative, amélioré son comportement à la maison et son estime de soi, sans compter que nous nous sommes découverts une nouvelle compétence parentale. Oui, il est vrai que certaines directions décole peuvent ne pas en faire assez pour ces enfants. Oui, il est vrai que certains professeurs peuvent ne pas en faire assez pour ces enfants qui dérangent et quils souhaiteraient voir dans une autre classe que la leur. Oui, il est vrai que les écoles manquent de ressources spécialisées pour supporter les professeurs et aider les enfants. Oui, il est vrai que le Ritalin ne doit pas être le seul moyen thérapeutique utilisé. Oui, tout cela est vrai, mais cela ne justifie aucunement de faire peur aux gens et de condamner le recours au Ritalin pour tous ces enfants qui en ont vraiment besoin. En terminant, laissez-moi maintenant vous parler un peu de moi. Je suis avocat (1974), jai un M.B.A. (1983) et jai complété ma scolarité de maîtrise en droit de la santé (1993); pour certains, jai réussi[12]. Mais à quel prix ! Ainsi, lorsque je faisais mon M.B.A., je me levais à 08h00 (encore endormi, au réveil, comme nimporte quel enfant atteint dun TDA/H qui dort peu parce quil narrive pas à décrocher ! ! !) et je me couchais, à 04h00 (par obligation de me lever quatre heures plus tard), le lendemain matin. Je suivais cet horaire à cause de mon inattention et de mon manque de concentration qui me faisaient perdre mon temps, mon esprit vagabondant dun sujet dintérêt à lautre. À moins que ce ne soit par manque dintelligence pourraient être tentés de dire certains ? Aujourdhui encore, parce que je narrive pas à mettre mon esprit à «off», hors-circuit, je dois me forcer pour aller me coucher, dormir étant vu comme une perte de temps. La vie dun adulte atteint dun TDA/H non diagnostiqué et non traité, particulièrement quand dominent linattention et la distractibilité, cela veut dire, par exemple, travailler plus longtemps et plus fort pour arriver au même résultat que les autres. La vie dun adulte atteint dun TDA/H non diagnostiqué et non traité, particulièrement quand dominent lirritabilité et limpulsivité, cela veut dire, par exemple, avoir peu damis, avoir des relations interpersonnelles chaotiques et tendues, tant au niveau du couple, de la famille que du travail avec, par exemple, des pertes ou des changements demplois fréquents. La vie dune personne atteinte dun TDA/H non diagnostiqué et non traité, cela veut dire quon na que très peu destime de soi, de confiance en soi et quon est bien malheureux dans notre peau. Cest cela que veut dire être atteint dun TDA/H non diagnostiqué et non traité ; vous voyez quon est très loin de ma conception de ce que cest que de réussir sa vie. Cest pourquoi, en attendant que tous les autres facteurs facilitants, que tous souhaitent évidemment, ne soient réunis et mis en place, je crois quau lieu de chercher à faire peur aux gens, de façon irresponsable à mon avis, quant à lutilisation du Ritalin dans le traitement du TDA/H, il faille plutôt, à linverse, songer à tous ces enfants atteints dun TDA/H qui souffrent et souffriront toute leur vie parce que leurs parents auront eu peur de faire face à la réalité et dentreprendre les démarches nécessaires afin que leur enfant puisse mieux affronter son handicap, bien vivre sa vie, être bien dans sa peau et avec les autres. Parce quil faut bien le dire : une personne atteinte dun TDA/H est une personne handicapée qui signore jusquà ce quelle soit diagnostiquée comme telle. Par la suite, elle demeure une personne handicapée dont les autres ignorent ou refusent souvent de reconnaître le handicap, plus particulièrement sil sagit dune personne adulte. En terminant, je souhaite que plus de parents denfants atteints dun TDA/H, et qui conservent eux-mêmes un TDA/H[13], soient enfin diagnostiqués et traités en conséquence. Dune part, cela leur permettra de jeter un peu de baume sur une vie souvent remplie de misères, et qui leur aura demandé énormément plus quaux autres pour réussir et bien vivre leur vie. Dautre part, cela leur permettra de supporter leur enfant atteint dun TDA/H et de mieux laider à surmonter les difficultés qui attendent toute personne ainsi atteinte dun TDA/H et ce, afin que leur enfant nait pas, comme eux, ce sentiment profond et persistent de sous-réalisation qui est propre à la très grande majorité des adultes atteints dun TDA/H et qui nont pas été traités en conséquence. Daniel Létourneau
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